Qu’est-ce que la renaissance ? —
Ce que nous apprend la musique

Erika Ito, étudiante en 1ère année au Lycée Takada – Préfecture Mie. violoniste de l’orchestre Superkids

L’été 2011, à mon arrivée à Aéroport de Sendai, j’étais toujours nerveuse. Malgré mon désir compulsif de venir, aujourd’hui encore je me souviens avec angoisse de ce sentiment d’utilité à être présente. Les membres de l’orchestre habituellement gais étaient tous tranquilles. Parmi les parents, les sentiments étaient mitigés au sujet de cette visite organisée précipitamment. Le programme n’a été décidé qu’à la dernière minute et le manque d’information a intensifié l’anxiété. Des échanges de courriels interrogeaient sur des questions telles « qu’est-ce qu’une baignoire portative » ou « combien de bouteilles d’eau devons nous prendre ». Les médias étaient notre seul moyen de nous tenir informés de la situation dans le Tohoku. C’était comme partir sans défense vers un monde inconnu.

L’aéroport était vide et tranquille. Nous sommes montés dans l’autobus pour la ville de Kamaishi. À travers la fenêtre, des montagnes de décombres créaient des scènes plus tragiques encore que celles vues dans les médias. Je n’arrivais pas à trouver un sens à en être témoin de mes propres yeux. Des phrases comme « le voir pour le croire », « connaissance superficielle », « ignorance » tournaient dans ma tête. Je ne savais pas si j’essayais désespérément de comprendre tout, ou d’échapper à la réalité.

Des villes construites patiemment durant tant d’années ont été instantanément emportées par la nature. L’océan et le tsunami ont dévasté ces lieux, comme s’ils ricanaient des efforts humains. Je ne pouvais m’y résoudre. Les bâtiments ont été détruits et balayés, des Hommes sont morts. Était-ce une bonne décision de venir ici ? Pourquoi suis-je venue ici ? L’inquiétude et les regrets prenaient le pas sur l’anxiété.

Notre premier arrêt était la plage Nehama où nous avons interprété une prière pour l’océan. Malgré ma profonde confusion, j’ai joué pour ceux qui ne reviendraient pas de l’océan, pour l’océan lui-même, sur cette côté ou des gens continueront à vivre. Les habitants se sont rassemblés, écoutant attentivement la musique. « Merci, merci » nous ont-ils répétés. J’étais remplie de culpabilité en pensant « je n’ai rien fait ». J’avais envie de fuir. C’est alors qu’une propriétaire d’hôtel m’a dit : « Nous devons avancer, portant en nous la mémoire de nos chers disparus. C’est une grande peine. Trop grande. Mais chacun essaye ardemment » En l’écoutant, je ne n’ai pas pu lui dire « tenez bon ». Elle a ajouté « Nous ne devons pas nous appesantir, je le sais. Nous avons besoin de musique et non de mot pour avancer pas à pas, aller de l’avant ». « Chacun peut marcher à son rythme. Tout le monde est différent, mais la chose la plus importante est d’avancer ». Je me suis alors sentie un peu plus légère.

La musique s’enfuit en un instant. Rien ne reste. Nous passons des heures entières à répéter la première note et toutes celles qui suivent. Il n’y a ni fin, ni apogée, ni perfection en musique. Elle ne remplit pas votre estomac, ne vous protège pas du froid, mais, à ma grande stupeur, ces gens affirmaient en avoir besoin.
Peu importe ce qui s’est passé, les saisons vont et viennent, le soleil se couchera puis se lèvera. Assurément, un nouveau jour viendra.
Je ne savais pas que la musique pouvait aider des gens à faire face au futur. Ils m’ont aussi appris que la musique peut atteindre le fond des cœurs et y rester.

Nous avons eu l’occasion de jouer dans un temple rempli de plaques mortuaires. Alors que je jouais, j’ai entendu pleurer. Je ne pouvais jouer ma musique que par cœur et non avec mon cœur.
Puis, nous avons participé à plusieurs concerts de charité. J’étais heureuse d’apprendre qu’il a été capable de collecter suffisamment d’argent pour offrir des instruments remplaçant ceux que le tsunami avait pris.

Cet été (2012), j’ai de nouveau visité la région sinistrée. J’avais en tête que tout avait été nettoyé. Un an avait passé et j’attendais ce moment avec impatience. Mais la réalité était bien différente. Les montagnes de décombres étaient toujours présentes, avec leurs couleurs délavées, de mauvaises herbes recouvrant leurs sommets. Cela m’a ramené à la dure réalité et j’étais honteuse de mon ignorance. J’ai âprement ressenti la difficulté du processus de renaissance.
J’ai entendu dire que les habitants locaux ne veulent pas que nous utilisions le mot « décombres ». Bien que cela ressemble à un tas de détritus, pour les survivants c’est une partie de leur vie qu’ils menaient avant la catastrophe, une montagne de trésors remplie d’histoires. Avant d’écouter cela, je n’avais pas conscience de la profondeur de leur peine.

Les enfants nous ont annoncé qu’ils avaient commencé à apprendre à jouer avec les violons offerts et ont joué pour nous. Développer une passion pour quelque chose les a aidés à aller de l’avant. Ils font des progrès quotidiens pour leur renaissance. Je suis tellement heureuse que cet échange ait pu s’initier grâce à la musique.

L’océan était calme. Il étincelait sereinement, reflétant le soleil du matin comme si rien ne s’était passé. J’ai appris qu’étrangement personne ne détestait l’océan.
Comme un an auparavant, nous avons joué de la musique pour l’océan. Cette année nous avions choisi des morceaux gais et les sourires avaient remplacés les larmes dans le public.

Beaucoup de mots tels que renaissance, nouveau départ, solidarité, circulaient à travers tout le Japon après la catastrophe. La nature a détruit ce que les Hommes avaient construits avec soin. Les cicatrices restent cruellement exposées. Dans notre course frénétique quotidienne, nous avons tendance à l’oublier. Dans ma ville natale, loin de la région touchée, les médias nous donnent beaucoup moins de nouvelles de la situation qu’après le désastre.
Durant des instants de quiétudes, cela vient me heurter de nouveau : les scènes que j’ai vues à la télévision ce jour là, le choc ressenti lorsque je les ai vues de mes propres yeux.
Les gens sont remplis de peine et ne peuvent entendre les mots de réconforts. J’ai compris qu’il y avait des peines si profondes que vous ne pouvez même pas pleurer. J’ai également sentis la force et la bonté de l’Homme.

La nature a détruit beaucoup de choses, volé des vies et rempli des gens de tristesse. Cependant elle n’a pas volé leur cœur. Chacun surmonte sa douleur, offre réconfort aux plus meurtris et regarde vers l’avenir. Seuls des objets ont été détruits ; le cœur des Hommes est solide et beau. Les cœurs deviennent progressivement la force de la renaissance.

L’année prochaine, j’aimerai de nouveau leur offrir de la musique. Même après que le dernier morceau de gravât soit parti, les pensées des vivants pour leurs morts perdureront à jamais. La renaissance ne sera pas achevée avec la reconstruction des villes et la restauration des lieux.

Ces jours derniers, les scènes de la région sinistrée hantent ma mémoire. Je peux imaginer ceux qui font de leur mieux pour avancer. Je pense à cette région dévastée. Ces pensées me permettent sans doute d’évacuer ce sentiment d’anxiété que j’avais avant ma première visite. J’étais d’abord nerveuse, mais maintenant je pense profondément à ces personnes, je me soucie d’eux. J’ai le sentiment de marcher à leur côté vers l’avenir.

Ceux qui jouent d’un instrument comme moi au Tohoku, se confrontent à la musique, pour l’amour des notes qui s’envolent. La musique a un pouvoir stupéfiant. Invisible, insaisissable, elle pénètre doucement au fond de nos cœurs, nous donne force et nous relie. Comme pour la musique, il n’y a pas de fin, pas d’achèvement pour la région sinistrée.
Renaissance. Simplement avancer pas à pas, comme lorsque nous jouons les notes qui suivent celles déjà parties. A cette région dévastée, je souhaite un redressement pas à pas, de continuer à regarder vers l’avenir.

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